TEKUAS  (le livret)
Musiques pour danser des Indiens Mixe



Ce n’est que depuis les années quatre-vingt que l’importance des peuples autochtones est vraiment reconnue au Mexique et que ceux-ci, qui représentent pourtant plus de 10% de la population, accèdent timidement à la vie publique et politique. Depuis, de nouvelles lois accordant aux Indiens plus de droits, particulièrement en ce qui concerne l’usage de la langue maternelle, ont partiellement répondu aux aspirations des mouvements indigénistes dans leur quête de reconnaissance et de justice sociale. La situation dans l’État d’Oaxaca est toutefois différente de celle du très médiatisé Chiapas voisin où, dès 1974, s’était tenu le premier Congrès indien convoqué par l’évêque de San Cristobal de las Casas. Au Chiapas, en effet, les Indiens constituent une minorité totalement exclue de la vie politique tandis qu’à Oaxaca, dont le gouvernement est traditionnellement métis, ils représentent la majorité et disposent d’une importante organisation sociale. Ainsi, les revendications des insurgés zapatistes du Chiapas sont déjà inscrites pour la plupart dans la Constitution de l’État d’Oaxaca, laquelle, il est vrai, a été modifiée sous la pression de la majorité indienne. Aujourd’hui on peut observer dans toutes les communautés de l’État d’Oaxaca l’émergence d’organisations politiques et sociales structurées ainsi que le regroupement des communautés en divers réseaux de mobilisation. Le pouvoir local quant à lui n’est pas en reste. Il multiplie les projets de développement et tente de répondre à l’importance de la demande.

L’héritage linguistique précolombien du Mexique comporte cinquante-six langues amérindiennes parlées sur un territoire de deux millions de kilomètres carrés dans le nord et surtout le sud de la République fédérale. On considère, pour l’ensemble du pays, que plus de 70% de la population indienne a cessé d’être monolingue et possède aujourd’hui une bonne connaissance de la langue nationale, l’espagnol. Ce bilinguisme présente l’avantage d’élargir la communication et permet de résoudre nombre de problèmes administratifs. On observe également, et cela pourrait sembler contradictoire, que ce bilinguisme renforce souvent l’usage de la langue première par une prise de conscience de sa richesse culturelle et de sa symbolique. Dans l’État d’Oaxaca, près de 80% de la population est de souche indienne (Zapotèques, Mixes…), soit environ deux millions de personnes. Pratiquement la moitié d’entre elles parlent une langue indienne. Le bilinguisme y est en progression chez les Indiens, les monolingues ne représentant plus que 10% des locuteurs. Parmi les langues amérindiennes de la région d’Oaxaca, le zapotèque et le mixe sont les langues les plus parlées et présentent donc une meilleure résistance à l’acculturation, voire à leur extinction. 

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Le petit village de Santa Mar╬»a Yacochi (municipalité de Tlahuitoltepec), où ont eu lieu ces enregistrements, est situé dans la Sierra Norte, dans l’État d’Oaxaca, à plus de trois mille mètres d’altitude. Il compte environ deux cents habitants essentiellement des Indiens Mixes (Ayuukjä’äy) qui vivent tant bien que mal des produits de l’agriculture de haute montagne et de la pisciculture de truites. Comme la plupart des peuples vivant dans la montagne, les Mixes ont été longtemps délaissés par les gouvernements et leurs administrations et ils accusent aujourd’hui un retard de développement considérable par rapport aux populations des basses terres.
La société mixe est patriarcale, tandis que celle des Zapotèques avec lesquels ils partagent ces montagnes est matriarcale. Comme la plupart des peuples d’origine précolombienne, les Mixes sont fortement christianisés, mais ils ont très bien intégré leurs croyances ancestrales à leur pratique religieuse. Ainsi, à trois heures de marche seulement de Santa María Yacochi, sur les flancs du mont Zempoaltepetl ont lieu régulièrement des offrandes et des sacrifices, généralement de la volaille, pour honorer les anciennes divinités. Un calendrier rituel (
tonalamatl)détermine même les dates pour les sacrifices selon les maladies dont les pèlerins souhaitent se guérir. Lors de certaines célébrations chrétiennes, comme la fête de la Vierge de la Guadalupe (le 24 avril), les villageois se rassemblent sur une autre montagne, la Cocosmate, et y célèbrent avec leur chaman (adivinador, curandero) la déesse mère Pachamama. Lors des fêtes, la musique accompagne généralement des danses comme, lors de la  Fête de l’Asunción (entre le 1er et le 5 décembre), la spectaculaire « machete » où les villageois frappent des bâtons les uns contre les autres pour donner le rythme ou bien encore la « malinches » qui vibre au son des grelots.

Les instruments occidentaux, tels le violon, la guitare, la contrebasse et le tambour ont remplacé depuis longtemps les instruments traditionnels, à l’exception parfois de quelques flûtes aux origines plus anciennes. Les musiciens autrefois fabriquaient eux-mêmes leurs instruments. Aujourd’hui les techniques sont oubliées et les instruments sont achetés en ville. Cependant Santa María Yacochi, malgré ses deux cents habitants, compte pas moins de trois orchestres, dont la Maravilla de los 20 cerros (Tzúh ëtz y’a Nixpxyuukm’ut – La merveille des vingt montagnes). L’orchestre, créé en 1985, et dirigé depuis par Angel Sarmiento Martinez, perpétue la tradition ayuuk des ensembles à cordes apparue vers 1900. L’orchestre, composé exclusivement d’instruments à cordes, comprend aujourd’hui une dizaine de musiciens, dont deux violonistes, plusieurs guitaristes, deux joueurs de mandoline et un jeune contrebassiste. Disposant de moins d’instruments que de musiciens, ceux-ci ont été contraints pour ces enregistrements de se relayer, principalement les guitaristes. Ce type d’orchestre, aussi appelé Conjunto Típico, se dispose traditionnellement en deux rangs en arc de cercle : deux guitares et une contrebasse à l’avant-plan, violons et autres instruments éventuels à l’arrière-plan. Cette formation étant ouverte, quiconque le souhaite peut la rejoindre ou la quitter. Le répertoire d’une Conjunto Típico comprend généralement assez de titres - en jouant sur les variations, les reprises et la longueur des morceaux - pour répondre aux besoins des nombreuses fêtes (fiestas) qui se prolongent habituellement durant un à deux jours. La Maravilla de los 20 cerros peut ainsi interpréter une bonne quarantaine de mélodies traditionnelles et plus d’une vingtaine d’airs provenant d’autres villages ou d’autres communautés. Entre les fêtes, tous les jours, en fin d’après-midi, les musiciens se réunissent pour répéter. La pratique musicale et le répertoire se transmettent oralement. 

L’orchestre, ainsi que les deux autres formations de Santa María Yacochi, sont sollicités pour jouer lors des fêtes publiques (patriotiques, villageoises, religieuses, patronales,…), mais également dans toute la région à la demande de particuliers à l’occasion d’un mariage ou d’une naissance. Au cours de ces fêtes ont lieu également des « duels musicaux » entre les différents orchestres. Pour leurs prestations, les musiciens touchent généralement une petite rétribution en plus d’être nourris.

Les musiciens de la Conjunto Típico Maravilla de los 20 cerros de Santa Maria Yacochi se présentent volontiers pieds nus (tekuas signifie « déchaussés » en ayuuk), dans leur costume de coton blanc pour affirmer à la fois leur indianité et leur appartenance au monde rural.  


 
le CD: les titres

  1. Kong-oy  - ”Le créateur”
    Agustín Domínguez

  2. Dos dias de fiesta  - ”Deux jours de fête”
    Pedro José

  3. El cantaro de mi tepache  - ”La cruche de mon tepache” (boisson fermentée)
    Manuel Diego

  4. No se porque llora  - "Je ne sais pas pourquoi il pleure
    José Juan

  5. Amor de la música  -  “Amour de la musique”
    Agustín Domínguez & Rito Rigorosa 

  6. Escaso  - “Insuffisant”
    Agustín Domínguez 

  7. El abandonado  - ”L’abandonné”
    Andrés Pillo

  8. El cigarro  - “La cigarette”
    Miguel Gabriel 

  9. El capisayo  (une plante qui protège de la pluie)
    Agustín Domínguez 

  10. El jilote  - “L’épi de maïs”
    Juan José Vargas

  11. Nos contentamos  - Nous nous faisons plaisir
    Juan José Vargas

  12. El calvo  - “Le chauve”
    Manuel Santiago

  13. El tigre  - “Le tigre”
    Andrés pillo

  14. El rebozo  - “Le châle”
    José Juan

  15. Somos alegres  - Nous sommes heureux
    Agustín Domínguez

  16. Voy a bailar  - Je vais danser
    Andrés Pillo

  17. Descalso - Pieds nus” (déchaussé)
    Juan José Vargas