Les Mangbetu
De la colonisation à la globalisation
Les Mangbetu vivent dans la région du Haut-Uele, au nord-est du Congo. Leur territoire est situé entre les bassins des rivières Nepoko et Uele, dans une zone chevauchant la grande forêt équatoriale et la savane boisée. Le groupe mangbetu lui-même est assez petit et ce que ce mot désigne englobe des communautés comme les Matshaga (d’origine oubanguienne), les Medje, les Makere, les Malele, les Mapopoi, les Beyru, les Lombi qui tous parlent une langue soudanaise centrale assez proche du Mangbetu. Les Mangbele, d’origine bantoue, (ils parlent une langue proche du liboale) sont répartis à différents endroits de la région carte. Certains de leurs groupements parlent encore leur langue d’origine, tandis que d’autres ont étés complètement assimilés aux Mangbetu.
Les Mangbetu sont célèbres depuis les récits des premiers Européens, Schweinfurth, Casati, Junker, Czekanowki, qui ont pénétré dans cette région à la fin du XIXe siècle. La description, par Schweinfuth, de la vie à la cour du grand chef Mbunza en 1870 a beaucoup contribué à faire connaître cette culture. Outre le fait que la cour de Mbunza semblait très structurée, les déformations crâniennes qui étaient pratiquées, par au moins une partie des Mangbetu, ont aussi marqué les esprits. L’art Mangbetu s’est ensuite petit à petit substitué aux impressions créées par les récits des premiers explorateurs. Les sculptures qui leur sont attribuées sont rapidement devenues célèbres par leur style et leur élaboration et l’on peut considérer que certains de leurs instruments de musique, tambours à fente et trompes en ivoire, font partie de ces objets d’art.
Un des aspects les plus intéressants du récit fait par Schweinfurth de la vie à la cour Mangbetu concerne la musique et la danse. Une des illustrations de son récit montre le grand chef Mbunza dansant devant sa cour où il cherchait sans doute à impressionner son hôte, mais surtout à montrer à la cour, en présence d’un visiteur de marque, son degré d’intelligence et d’habilité. Comme pratiquement partout en Afrique centrale, danse et musique sont indissociables (chez les Mangbetu il n’existe qu’un seul mot nɔbɛ pour les désigner). Chez les Mangbetu la danse est considérée comme une des formes les plus avancées de nakira, l’intelligence ou l’habileté mentale et technique. Le chant et ce qu’on peut appeler « la belle parole » font aussi partie du concept de nakira. Le système de pensée Mangbetu relie assez étroitement un autre concept à la musique et à la danse, c’est celui de nataate qui désigne la capacité de faire et l’habileté sociale. Cependant, malgré les premiers récits et la diffusion des instruments de musique (harpes, trompes et tambours à fente) dans les musées du monde, la musique est restée largement ignorée.
Une coutume importante dans la vie musicale, et sans doute politique, du nord du Congo était l’échange de musiciens entre chefs. Ceci explique probablement l’intégration et la diffusion de nombreux traits extérieurs dans le domaine culturel Mangbetu. Ce dernier recouvre donc bien plus que le territoire des seuls Mangbetu dont la chefferie a été déplacée de Tapili, près de l’Uele, où se situait la cour de Mbunza, à Nangazizi au sud de la rivière Bomokandi. Une des caractéristiques les plus frappantes de la musique Mangbetu est sa similarité avec les musiques vocales bantoues qui sont caractérisées par un soliste et un choeur qui interagissent en dialoguant. Ceci est peut-être une trace des origines du clan régnant des Mangbetu qui, selon certaines traditions orales, vient d’une région située près de la rivière Aruwimi en pays Liko. L’intégration de ces traits musicaux distingue assez nettement la musique du groupe culturel Mangbetu, de celle des peuples des savanes du nord du Congo, tant par l’emploi d’instruments différents que dans la structure du chant.
Un dernier aspect important du récit de Schweinfurth est la relation de sa rencontre avec des Pygmées. Connus depuis l’Antiquité, ces derniers étaient plutôt considérés des créatures mythiques, jusqu’au contact avec Schweinfurth (et peu avant avec du Chaillu au Gabon). La présence de Pygmées autour et dans toutes les chefferies est bien établie depuis cette époque et leur lien avec les Mangbetu et certains peuples apparentés est un aspect très important du paysage humain de cette région de l’Afrique. D’abord parce que ces Pygmées Asua (parfois appelés Aka) parlent une langue proche du Mangbetu (il s’agit même de la langue qui est la plus distincte du groupe linguistique Mangbetu) et ensuite par leur importance dans la vie musicale des chefferies du pays Mangbetu.
Les premiers enregistrements de musique Mangbetu sur cylindre Edison ont étés faits en 1913 lors de la mission ethnographique d’Armand Hutereau dans le nord du Congo (Ref MRAC). Ce sont les rouleaux de cire collectés chez le chef Senze, dans les environs de Rungu. Ils donnent à entendre une musique très similaire à celle qu’il est toujours possible d’écouter aujourd’hui. Ces précieux enregistrements sont les plus anciens que nous possédons sur la musique traditionnelle de cette partie de l’Afrique centrale. Presque au même moment, peut-être même en même temps, le naturaliste Herbert Lang, du musée américain d’histoire naturelle de New-York, photographiait les musiciens de Senze. Ces documents nous montrent et nous donnent à entendre une musique qui s’est en grande partie perpétuée jusqu' a nos jours.
La musique traditionnelle des Mangbetu s’est assez bien préservée, malgré les périodes difficiles du XXe siècle et le pillage parfois féroce dont à fait l’objet la culture matérielle de ce peuple. La dynamique des musiques traditionnelles de cette région du Congo, où les contacts entre des groupes d’origine linguistique et culturelle différente sont intenses, à permit de développer depuis longtemps une culture musicale originale encore très vivante.

© Didier Demolin
Notes
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